Article de la revue « Conjoncture »

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Bruno Igounenc : « Le secteur aéronautique connaît un très beau développement au Maroc ».

Date de publication : 11 janvier 2015

Interview de Bruno Igounenc, Consultant dans le secteur aéronautique.

Bruno Igounenc a été DG de Maroc Aviation (filiale d’Airbus) au Maroc pendant 17 ans. Il dirige aujourd’hui le cabinet de consultants EXPERIS spécialisé dans le secteur aéronautique. Il est par ailleurs cofondateur et vice-président du GIMAS*, administrateur de l’IMA** et de la CFCIM.

Conjoncture : Comment expliquer le dynamisme du marché international de l’aéronautique ?

Bruno Igounenc : Cela s’explique tout d’abord par le besoin de renouvellement des avions anciens dans les pays matures comme les États-Unis et l’Europe. Il y a aussi le développement des grandes compagnies low cost, suite à la libéralisation du marché aérien. Le trafic passager international va doubler dans les 15 prochaines années, porté aussi par la dynamique des pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. Aujourd’hui, 18 000 avions sont en circulation. Ils seront 36 000 dans moins de 20 ans. Airbus, par exemple, a déjà 10 ans de carnet de commandes devant lui. Le marché est toujours dominé par le duopole Airbus-Boeing, suivi d’assez loin par Embraer ou Bombardier. Des concurrents chinois arrivent également dans le secteur, mais ils n’y joueront un rôle significatif que d’ici 10 à 15 ans. En terme de politique Achat, l’aéronautique se caractérise par une forte internationalisation de la supply chain. Les grands constructeurs achètent des composants et des sous-ensembles dans de très nombreux pays, que ce soit pour faciliter l’accès à un marché donné, pour être plus compétitif ou pour équilibrer leur dépendance à telle ou telle devise.

 

Quel est votre regard sur le développement du secteur au Maroc ces dernières années ?

En 2000, il n’y avait que cinq entreprises opérant dans l’aéronautique au Maroc. Il y a en a plus de 110 aujourd’hui, ce qui représente près de 10 000 emplois. C’est vraiment une très belle réussite. Le secteur connaît chaque année entre 15 et 20 % de croissance. Cette progression s’explique par plusieurs facteurs : une volonté politique très forte de soutenir ce secteur, à travers notamment les actions incitatives du Pacte Emergence. L’implantation de grands donneurs d’ordre comme Airbus, Safran et Bombardier a favorisé l’installation de nouvelles PME permettant de diversifier et d’augmenter la valeur ajoutée marocaine. Les zones industrielles, telles que Midparc ou les parcs de la CFCIM, ont facilité l’implantation de toutes ces entreprises. Grâce à l’Institut des Métiers de l’Aéronautique, elles disposent également d’une main-d’œuvre qualifiée et opérationnelle. Les métiers les plus développés sont l’usinage, l’assemblage d’éléments métalliques et la fabrication de sous-ensembles composites. Les produits réalisés au Maroc sont de plus en plus complexes : Maroc Aviation, filiale de la nouvelle entité d’Airbus, récemment nommée STELIA, prépare par exemple les grands panneaux utilisés pour rallonger les Airbus A 320 et en faire des A321. Safran réalise entre autres des inverseurs de poussée. La plupart des produits sont approvisionnés en monosource, c’est-à-dire que le Maroc est le seul pays au monde où ils sont fabriqués. C’est une grosse responsabilité, mais ceci traduit bien toute la confiance des grands donneurs d’ordre envers les entreprises marocaines de l’aéronautique.

 

Que reste-t-il encore à accomplir ?

S’inspirant des modèles à succès comme le Mexique, le Maroc est bien placé sur l’échiquier international et régional pour faire face à la concurrence des pays de l’Europe de l’Est, du Portugal et, dans une moindre mesure, de la Tunisie. Cependant, le Royaume ne doit pas se reposer sur ses lauriers. Il faut continuer à attirer les nouveaux partenaires et à diversifier les activités, notamment le volet engineering et R&D. Il convient effectivement de soutenir et densifier la supply chain locale, de mettre en place des outils de financement plus souple, de fluidifier les relations administratives et améliorer le dialogue syndical. Enfin, pour accroître la compétitivité, il est nécessaire de baisser sensiblement les coûts logistiques et développer les infrastructures autour des zones industrielles (transport, restauration, logements…). Je sais que Le Ministère de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Économie Numérique a la volonté, en synergie avec le GIMAS, d’accélérer et d’étendre les mesures permettant de consolider le secteur.

 

Quels sont les avantages et les limites de la colocalisation ?

On parle bien ici de « chaîne de valeur optimisée ». L’aéronautique marocaine offre beaucoup d’exemples de colocalisations réussies. J’ai connu personnellement le cas de Sogerma (filiale d’Airbus)
dont l’activité fauteuil business class était en difficulté. L’assemblage de ces sous-ensembles au Maroc a permis d’accroître la compétitivité du produit et de booster les ventes à l’international. L’entreprise a ensuite pu pénétrer de nouveaux marchés, développer de nouveaux produits et créer des emplois en France et au Maroc. C’est un cercle vertueux, un positionnement « gagnant ». Dans l’aéronautique, les industriels ne sont pas des « zappeurs ». Quand ils s’installent dans un pays, ils mettent généralement en place des investissements importants en matériel technique, transfert de technologie, en formation, en logistique dédiée… Ils n’ont donc aucun intérêt à changer ensuite de pays pour aller chercher tel ou tel petit gain économique complémentaire. Au Maroc, il y a de la place pour les PME étrangères qui viennent apporter leur savoir-faire et compléter la supply chain locale, mais aussi pour les entrepreneurs et PME marocaines. En effet, même si l’accès au marché est assez complexe, il existe pour eux de vraies opportunités et ce, à divers niveaux de la chaîne de valeur et dans de nombreux métiers.

 

Propos recueillis par Nadia Kabbaj

 

* Groupement des Industries Marocaines Aéronautiques et Spaciales

**Institut des Métiers de l’Aéronautique

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